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Vivre ses rêves


La révolution n'est pas un spectacle


Extinction Rebellion, Gilets jaunes et cortège de tête


DÉSOBÉISSANCE CIVILE

La violente répression policière et judiciaire qui s’abat, depuis un an, sur le mouvement de contestation sociale et politique ne doit pas nous détourner de notre objectif. Gardons en tête, pour mieux y faire face, que partout et de tout temps, la police et la justice puisent leur raison d’être dans cette fonction commune de maintien de l’ordre public et de défense de l’ordre social existant. Elles sont là pour faire appliquer et faire respecter les normes instaurées. Partant, il n’est guère surprenant de les voir s’échiner à empêcher toute remise en cause de l’organisation de la société.


Cela est dit, écrit, désormais mémorisé et assimilé, passons à autre chose. Allons à l’essentiel, ce combat existentiel, ce rêve chaque jour plus réel, un demain collectivement meilleur, car égalitaire et solidaire.

Samedi 5 octobre, enfin une action concertée et préparée avec minutie de véritable convergence des luttes. En effet, n’oublions pas que « fin du monde et fin du mois, même combat, même ennemi » : le capitalisme toujours avide de croissance qui, chaque jour, veut nous rendre plus consommateur tout en nous intimant l’ordre de « fermer nos gueules ».

En attendant samedi et, pour se mettre dans l’ambiance, Keny Arkana, « V pour Vérités ». La « prod » n’est pas terrible mais le texte est précis, juste et sincère.

Alors à samedi, sur le terrain ou devant vos écrans, c’est à vous de voir !

YJ

SEPTEMBRE DE L'ESPOIR

L’ensemble des médias annonce que les Gilets jaunes font leur rentrée. La formulation, bien que généralisée, est largement exagérée. En effet, pour cela, il eût fallu qu’ils fussent partis en vacances. Ce qui ne fut pas le cas.
Tout l’été, des rassemblements, des manifestations et des actions eurent lieu, en dépit d’un soleil qui par moment cogna fort.
De mémoire d’activiste, une première !
« Pas de changement, pas de trêve ! » semblent avoir décidé des milliers d’individus de moins en moins vêtus de jaune, de plus en plus nombreux à arborer du noir.
 
Au vrai, depuis novembre 2018, le pays vit une période de contestation sociale et politique sans précédent dans son histoire contemporaine.
 
Le pouvoir, par essence, craint toute forme de contestation, de surcroît lorsque celle-ci est spontanée, l'expression d’une colère viscéralement sincère.
Il ne tolère que les manifestations déclarées, aux itinéraires validés par ses préfets et dont les cortèges sont encadrés par les forces de son ordre.
Ici, je dois concéder aux hommes et aux femmes au pouvoir en France de bien connaître nos classiques. Ils ont assurément retenu des « Misérables » que toute contestation représente une menace, un danger dont il faut se parer car, pour poursuivre avec les mots de Victor Hugo : « […]tout est sédition, rébellion pure et simple, révolte du dogue contre le maître, essai de morsure qu’il faut punir de la chaîne et de la niche, aboiement, jappement ; jusqu’au jour où la tête du chien, grossie tout à coup, s’ébauche vaguement dans l’ombre en face de lion. »
C’est cette peur qui le conduit à décréter des zones entières interdites aux manifestations. Cela l’autorise, croit-il, à pouvoir interpeller et placer en garde-à-vue les personnes qui persisteraient à vouloir s’y regrouper.
Depuis le 16 mars, chaque samedi, les amendes de 135€ pleuvent. La répression ne se limite pas aux coups de tonfa ; l’éventail pour faire taire les contestataires est bien plus large. En effet, en guise de réponse, et dès le début du mouvement, les autorités françaises exercent une répression d’une violence inouïe, multiforme, arbitraire, disproportionnée et incompatible avec une démocratie. Des méthodes dignes d’un régime autoritaire. 
les violences policières, les blessures, la répression judiciaire, les gardes-à-vue, les mises en examen, les comparutions immédiates, la prison ferme, les tracasseries administratives, les pressions professionnelles, les menaces plus ou moins directes, les tentatives d’intimidation plus ou moins explicites, le fichage, les interdictions de manifester, le rudoiement, les humiliations, etc. Voila ce que subissent en France de nombreuses personnes – dont l’auteur – qui chaque samedi, depuis près d’un an, descendent dans la rue pour exprimer leur opposition au président Emmanuel Macron et son monde.

Cependant que l’État réprime, dans un silence assourdissant, les membres du cortège de tête, le mouvement des Gilets jaunes, tout en décrétant un septembre noir, se divise encore et toujours : « manif sauvage » ou « manif déclarée » ? Dilemme cornélien ? Non faux débat !
 
Un révolutionnaire guette le terrain et hume l’air du temps en quête de ces moments où l’émeute vire à l’insurrection et, aussitôt œuvre pour que celle-ci bascule vers la révolution.
Il se couche en rêvant du Grand soir.
Il a en tête cette sempiternelle équation à résoudre : comment faire pour qu'une manifestation de colère envers le pouvoir en place se transforme en « manif sauvage » qui elle-même se mue en émeute. D’autant qu’il sait que rares sont les émeutes qui aboutissent à des séquences insurrectionnelles.

Aux Gilets jaunes et autres camarades des samedis je rappellerai qu’un révolutionnaire est un pêcheur qui sait qu’il lui faut multiplier les jets, user de nombreux appâts, patienter, essuyer de nombreux échecs pour un jour réussir la grosse prise.
Que la manifestation soit déclarée au non, nous savons tous que c’est au cortège de tête que revient le dernier mot. Samedi dernier, dès le départ, les manifestants ont scandé : « Ça va péter ! ». La révolution ?! Oui, mais dans un futur proche, jusqu'à présent un demain toujours reporté. 
La tête de cortège, qui ne joue pas à la révolution en mode selfie mais la vit, a pris ses responsabilités, joué son rôle en conjuguant ce fol espoir au présent. Près de 3h de manifestation sauvage dans les rues de la capitale. Belle visibilité, dans la continuité de ce qui fut réalisé cet été. Avec la force du nombre, nous ne pouvons que faire mieux. 

Nous aussi nous maîtrisons nos classiques. Ils nourrissent nos réflexions et nous les adaptons à notre temps. Ainsi à la suite de Victor Hugo, nous savons qu’ : « au commencement l’insurrection est émeute, de même que le fleuve est torrent. Ordinairement elle aboutit à cet océan : la révolution.» Partant, nos expériences actuelles sur le terrain, nous font préciser que la forme est la manifestation déclarée, le dessein l’insurrection, le fond la révolution.
 
À samedi, les amis !
 
© Youssef Jebri, septembre 2019.

ET MAINTENANT ?!


D’aucuns affirment que le mouvement des Gilets jaunes a donné naissance à des manifestants « radicalisés ». Ceux-là, disons-le, n’ont plus battu le pavé depuis des années.


Au vrai, c’est il y a trois ans, en plein cœur de la contestation de « la loi travail et son monde » que s’est développée l’idée de contester différemment l’ordre politique et social.
En effet, depuis longtemps déjà, beaucoup de militants voulaient en finir avec les « manifs pépères », encadrées par les forces de l’ordre car préalablement déclarées et allant d’un point A pour rejoindre un point B. Dans les cortèges, les manifestants n’hésitent plus à condamner cette contestation « institutionnalisée » qui ne produit que d’amers échecs et n’offre que d’illusoires victoires.
Face aux violences policières – déjà ! – et la violence politique – état d’urgence, atteintes au droit de manifester de nombreux opposants à « la loi travail et son monde », recours au 49.3, etc. –, une idée s’est répandue. Désormais, parmi ceux qui souhaitent construire un monde meilleur, car égalitaire et rejetant par là ceux voulus par la finance et les haines, il ne fait plus aucun doute : pour construire ce monde, il faut s’attaquer au pouvoir directement. Pour cela, des têtes de cortège anticapitalistes, libertaires et révolutionnaires sont appelés à se former partout avec un seul mot d’ordre : grève générale, blocages et « manifs sauvages ».

Au début, la tête de cortège réussissait à se former que de loin en loin et, par la tenue de ses membres passagers ou habituels, était confondue avec les Black blocs.
Avec le mouvement des Gilets jaunes, nous avons vu apparaître en tête de cortège, au sein du bloc, des individus aux visages délibérément non dissimulés. Bien plus, alors que selon une règle tacite, les membres des têtes de cortège nient systématiquement les faits et actes pour lesquels ils ont été arrêtés, voici que désormais des individus assument pleinement leur participation à des actions insurrectionnelles.
Tel est le cas de Thomas X, incarcéré depuis février 2019 à Fleury-Mérogis qui dénonce la violence légitime de l’État et de la police « J’ai vu les charges, les grenades et les tabassages en règle. J’ai vu les contrôles, les fouilles, les nasses, les arrestations et la prison. J’ai vu les gens tomber en sang, j’ai vu les mutilés. »

Thomas X fait probablement partie de ceux qui depuis fort longtemps savent que les partis ne feront rien pour changer de régime politique et de système économique. En ce moment, avant la fin du mois, avant la fin du monde, ils ont une autre urgence, électorale celle-ci, les Européennes cette fois-ci, les municipales l’an prochain et ainsi de suite.
Le 1er mai, les syndicats français ont fait la démonstration de leur servilité vis-à-vis du pouvoir en acceptant les conditions imposées par le préfet de Paris pour le déroulement de la manifestation. En outre, leur refus répété de lancer un appel commun à une grève générale illimitée démontre qu’ils ont définitivement abandonné les principes et la philosophie de la charte d’Amiens.

Et maintenant, que faisons-nous ?

Tous à Paris, le samedi 25 mai, abstention le dimanche 26 et grève générale illimitée dès le lundi 27.
En attendant, chaque samedi, montrons que la rue nous appartient et gardons en tête cet éditorial d’Albert Camus paru, pendant l’occupation allemande, dans le journal Combat : « Agissez, vous ne risquez pas plus et aurez au moins ce cœur tranquille que les meilleurs des nôtres emportent en prison ».

© Youssef Jebri, mai 2019.

1er mai : ce que nous devons aux anarchistes


« Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui. »
Dernières paroles d’Augustin Spies, un des cinq militants anarchistes condamnés à mort suite aux évènements de Haymarket Square.


Puisque selon notre époque, Maître Gims et ses acolytes seraient les auteurs de Bella ciao, il est de mon devoir d’user de mes mots et mon stylo pour rappeler quelques vérités historiques à mes contemporains.
Non, Naestro, Maître Gims, Vitaa et Dadju ne sont pas les créateurs de Bella ciao, le chant des partisans italiens en lutte contre le régime fasciste de Mussolini et son puissant allié nazi.
Non, Che Guevara n’est pas juste un personnage d’affiche ou une effigie de tee-shirt.
Non, le 1er mai n’est ni communiste, ni nazi et ni une création du gouvernement de Vichy, n’en déplaise aux nostalgiques du maréchal Pétain.
Non le 1er mai n’est pas le jour de la « Fête du travail ». Non, le 1er mai n’est nullement jour de fête.
Le 1er mai est un jour de lutte et, avant d’être chômé et payé, de grève générale.

En 1886, aux États-Unis, afin d’obtenir la journée de travail de 8 heures, une intersyndicale lance un appel à la grève générale pour le 1er mai, jour où beaucoup d’entreprises états-uniennes entament une nouvelle année comptable.
À Chicago, la grève dure plusieurs jours et donne lieu à des violences policières, plus particulièrement à l’endroit de militants anarchistes.
Le 4 mai, lors d’un rassemblement pour justement dénoncer ces violences policières – la veille lors d’une manifestation organisée par les grévistes de la société Mc Cormick, trois personnes décèdent –, des affrontements opposent les anarchistes et les forces de l’ordre à Haymarket Square. Une bombe est lancée sur les policiers qui tirent à balles réelles. Un carnage.
Cinq manifestants, Albert Parsons, Adolph Fischer, George Engel, August Spies et Louis Ling, sont arrêtés. Ils sont condamnés à la peine de mort. Louis Ling se suicide dans sa cellule ; les quatre autres sont exécutés. Des années plus tard, la justice états-unienne réhabilitera les cinq condamnés, reconnus victimes d’une machination policière et judiciaire, coupables de rien, si ce n’est d’être des anarchistes.
Deux ans plus tard, réunie à Paris, la IIe Internationale – qui à l’époque porte un véritable projet de révolution libertaire – décrète le 1er mai, en souvenir du massacre de Haymarket Square, journée de lutte à travers le monde.
Donc non, le 1er mai 2019 ne saurait être une journée de fête. Il y flottera cet air libertaire porteur d’appels à la révolte. Il sera un jour de lutte, c’est sûr.
Une journée d’insurrection ? Nul ne connait la réponse à l’avance. Les vrais révolutionnaires ont l’humilité de reconnaître qu’ils ne sont rien sans le soutien populaire, si imprévisible, vi versatile.

Enfin, en guise de conclusion, un hymne à la révolution, bien mieux que tous les Gims et consorts, Joan Baez qui, en boucle s’adresse à Sacco et Vanzetti, autres anarchistes condamnés et exécutés pour leurs idéaux, en s’inspirant des mots adressés par celui-ci au juge lors de leur procès.

Here’s to you, Nicola and Bart
Rest forever here in our hearts
The last and final moment in yours
That agony is your triumph

(À vous Nicola et Bart
Reposez à jamais dans nos cœurs
Ce dernier moment est le vôtre
Cette agonie est votre triomphe)

À mercredi 1er mai, dans la rue.

© Youssef Jebri, avril 2019.

LE POURQUOI ET LE COMMENT DU SLOGAN "SUICIDEZ-VOUS"

NI "OUTRAGE" NI "INCITATION AU SUICIDE"


Le parquet de Paris a ouvert une enquête pour « outrage à personne dépositaire de l’autorité publique commis en réunion » suite au slogan « Suicidez-vous » scandé à l’adresse des forces de l’ordre le 20 avril 2019, place de la République, à Paris, lors de l’#acteXXIII des Gilets jaunes. Les autorités judiciaires annoncent vouloir requalifier le délit en « incitation à la haine ».
L’ouverture de cette enquête – une auto-saisine du parquet – est à l’évidence une étape supplémentaire franchie par le pouvoir dans la répression judiciaire qu’il déploie à l’encontre de la contestation sociale qui secoue le pays depuis plus de cinq mois.
Qui peut vraiment croire ou considérer que « suicidez-vous » constitue un outrage à agent, à savoir une offense extrêmement grave, portant atteinte à l’honneur et à la dignité ? Risible.

Par ailleurs, considérer que ce slogan puisse constituer une « incitation au suicide », c’est admettre de manière implicite que les policiers, en entendant ce slogan, seraient tentés de passer à l’acte. La situation serait-elle bien plus grave que nous le pensons au sein de la troupe ? Néanmoins, il faut admettre que ce slogan n’est pas anodin. Il n’a pas été scandé par hasard. Il répond à une stratégie : celle du rapport de force.

En effet, la réussite d’une révolution dépend de la capacité à inverser le rapport de force toujours favorable à la police – appareil d’État chargé de maintenir l’ordre public, par la contrainte s’il le faut. La police est ainsi le bras armé du pouvoir et, par son action, permet à celui-ci de demeurer en place, même lorsque sa légitimité est remise en cause.

Ainsi, les slogans qui nous entendons les samedis tels que « Police partout, justice nulle part », « Mais que fait la police ? Ça crève les yeux ! », « Violences d’État, État policier, vous nous empêcherez pas de manifester », etc., n’ont d’autres objectifs que de galvaniser le cortège et rappeler que les forces de l’ordre protègent un pouvoir injuste, devenu illégitime aux yeux de ceux qui les crient à tue-tête.
Toutefois, ceux qui, à visage couvert ou non, souhaitent déclencher une insurrection savent qu’il faut également user de slogans qui s’inscrivent dans une stratégie visant à amener les membres des forces de l’ordre à rejoindre le mouvement de contestation sociale ou, à défaut, à ne plus appliquer les ordres.
Depuis plus de cinq mois, ceux-là multiplient les temps de rapport de force. Chaque fois que la police charge, frappe, gaze aveuglément, la colère grandit au sein des manifestants et renforce le sentiment - le rend conviction - que la « police nationale [est une] milice du capital » et qu'elle est au service du pouvoir et non des citoyens.
Cependant, lors de manifestations – aussi violentes soient-elles – ceux qui sont dans la rue pour lancer une insurrection multiplient les échanges avec les membres des forces de l’ordre pour tenter de les convaincre de les rejoindre.  
Au « Ne nous regardez pas, rejoignez-nous » succèdent « La police avec nous » et « Vous êtes du peuple ». Criées ou prononcées lors d’apartés, ces phrases sont régulièrement adressées aux policiers. Certains répondent. Quelques-uns reconnaissent leur lassitude.
Samedi 20 avril, place de la République, où j’étais présent, entre deux charges, un policier me dit :
« _ Oui, je sais : les ordres sont incohérents. On vous demande de vous disperser, le métro est fermé et les points de sortie sont tous bloqués. C’est incohérent.
_ Mais pourquoi vous obéissez ?
_ On a pas le choix. Mais nous aussi, on manque de moyens. De considération. Il y en a qui sont d’accord avec vous.
_ Mais rejoignez-nous alors. »
 L’échange est interrompu par un ordre de retrait avant une nouvelle charge. J’aurais voulu rappeler à cet agent que ce furent des membres des classes populaires, utilisés par le pouvoir de l’époque, qui réprimèrent la révolte des ouvriers parisiens lors des journées de juin 1848. La prochaine fois. Promis. Je précise que cet échange eut lieu après l’épisode du slogan « Suicidez-vous ».

Ce policier a bien compris le sens de ce slogan. Puisque vous êtes tellement aveuglés par ce pouvoir qui vous manipule et qu’au moment où certains de vos collègues se donnent la mort, vous refusez de rejoindre la révolte : nous ne pouvons rien faire pour vous. Votre vie professionnelle est déjà une mort ; le suicide n’y changera rien.
Ce slogan n’ayant d’autre objectif que d’amener des membres de la police à rejoindre la contestation, il fera probablement florès lors des prochains rassemblements.
Les autorités ont également bien compris le sens de ce message. Elles ont bien senti qu’au sein de la troupe, le coup fut rude mais non comme elles tentent de le démontrer en lançant des poursuites judiciaires à l’encontre de ceux qui ont pu scander ce slogan. Plus que jamais, elles craignent la fraternisation.
Ce week-end, le gouvernement français a franchi une nouvelle étape liberticide en plaçant en garde-à-vue deux journalistes. Il est évident que toute interpellation qui serait réalisée dans le cadre de cette enquête pour "outrage" ou "incitation au suicide" sera politique et les personnes arrêtées devront être considérées comme des prisonniers d’opinion.

© Youssef Jebri, avril 2019.



Acte XVIII et "manifs sauvages"

Qui sont ces personnes qui, depuis quatre mois, viennent tous les samedis sur les Champs-Élysées participer à des rassemblements non déclarés et à des déambulations improvisées dans les rues de Paris ?
Qui, lors de ces « manifs sauvages », lorsque les forces de l’ordre tentent de barrer le passage ou se lancent à leur poursuite, n’hésitent pas à monter des barricades, casser du mobilier urbain et s’attaquer à des distributeurs de banque ?
Des casseurs ? Des blacks-blocks ?
Des casseurs, donc des personnes venues juste pour le plaisir de casser ou pour y tirer un bénéfice matériel immédiat, j’en ai vu trois ou quatre. Des blacks-blocks, si nous parlons de personnes aux idées politiques peu ou prou anarcho-libertaires, oui il y a des blacks-blocks. Toutefois, gardons-nous de considérer que tout manifestant habillé tout de noir est un black-blocks et que tous ceux qui ne portent pas un gilet jaune sont des casseurs.
Samedi 9 mars, alors que je me trouvais parmi celles et ceux qui étaient « nassés » boulevard de La Tour-Maubourg, un membre des forces de l’ordre me lança : « Il y a de plus en plus de personnes sans gilet jaune !? » Je répondis : « Gilets jaunes, c’est un état d’esprit non un vêtement. »
Le moment ne se prêtait pas à un échange plus profond. Sinon, j’aurais débuté ma réponse par : « Vous savez, le premier conseil qui se propage au sein d’une tête de cortège qui part en « manif sauvage » est « enlevez les gilets ».
Au vrai, la tête de cortège des « manifs sauvages » des samedis parisiens est un groupe hétéroclite, à la formation spontanée et dont la composition et le nombre varient d’un samedi à un autre. Il y a ceux qui viennent de régions plus ou moins lointaines ; il y a ceux qui jouent à domicile. Il y a ceux qui viennent en famille, en fratrie, en couple ou en groupe. Il y a aussi les solitaires. Il y a des hommes et des femmes. Des jeunes et des pères et des mères de famille.
Qu’est-ce qui les unit ? L’intime conviction que seul un changement radical des choix politiques et économiques permettra de bâtir un monde meilleur où les travailleurs retrouveront leur honneur.
Pour cela, ils ont cessé d’être des moutons, devenant chaque samedi, un peu plus des loups. Désormais, leur cortège ressemble à une meute en quête du point de basculement vers l’émeute.

À samedi sur les Champs-Élysées.

© Youssef Jebri, mars 2019.

Démocraties, dictatures et tête de cortège

Youssef Jebri en tête de cortège


Le mouvement des Gilets jaunes a effectué une irruption aussi inattendue que puissante dans le quotidien des Français. Cette contestation inédite agite le pays depuis plus de trois mois. De mémoires de quadras, cela faisait longtemps que le pays n’avait pas vu et vécu une mobilisation aussi massive et déterminée, contraignant le pouvoir à des concessions et de nombreuses improvisations. Les plus anciens et les historiens convoquent « Mai 1968 », tandis que les moins vieux se remémorent 2006 et le combat victorieux contre le CPE. Plus de dix ans déjà ! Plus d’une décennie de mobilisations pour bien peu de victoires. Puis, soudain, un mouvement spontané, apolitique – dans le sens ou aucune organisation politique, syndicale ou associative n’en est à l’origine – et soutenu par une partie de la population réussit à contraindre le gouvernement et le chef de l’État à prendre une série de mesures en urgence en faveur du pouvoir d’achat. Par ailleurs, face aux revendications de davantage de démocratie participative, le président de la République annonce l’organisation d’un Grand débat national.

Fort de ces annonces, largement mises en exergue par les médias, le pouvoir s’autorise à décréter unilatéralement la fin de la contestation. (Sur la portée effective de ces annonces, lire le chiffrage très pertinent réalisé par un lecteur du Monde diplomatique, Paris, février 2019). Sur ordres des Préfets, la plupart des rassemblements sur les ronds-points sont évacués, parfois manu-militari. Là où les Gilets jaunes avaient construit des cabanes, celles-ci sont bien souvent détruites. Parfois, ici et là, afin d’évacuer certains ronds-points, et empêcher la visibilité de la contestation, les autorités administratives se sont écartées de la légalité.

Dès les premiers actes, le pouvoir a œuvré pour mettre en avant les violences commises lors des rassemblements des Gilets jaunes. Timing maladroit ou au contraire voulu et assumé, le gouvernement fait adopter par le Parlement une loi, présentée comme « anticasseurs » ; cependant que des milliers de manifestants continuent de battre le pavé tous les samedis. Un vendredi, à quelques heures d'un nouvel acte de la contestation, le ministre de l'Intérieur commente, en vers, sur twitter une vidéo réalisée par ses services mettant en avant les violences commises par les participants aux manifestations du samedi. 

Concomitamment, flairant le bon coup médiatique, le président de la République tombe littéralement la veste. Face à des parterres triés sur le volet et composés de ces fameux intermédiaires (élus locaux, responsables associatifs, patrons de TPE et PME locales), le chef de l’État arrache la cravate, retrousse ses manches et mouille la chemise lors d’un tour de France du dialogue aux allures de monologue. Pour les adeptes de la politique et des idées d’Emmanuel Macron, il s’agit d’une prodigieuse performance à la fois physique et intellectuelle. D’autres, au contraire, s’interrogent sur cette confiscation de la parole publique en voyant le président français, à l’instar d’un Fidel Castro ou d’un Hugo Chavez, monopoliser l’antenne des chaînes de télévision des heures durant.
C’est l’heure de l’escalade verbale et des postures, à l’époque du « buzz » et de la punchline. Les esprits s’échauffent au sein même de l’hémicycle, donnant par trop souvent un bien triste spectacle.

Des opposants se déclarent « en résistance contre la dictature en marche » et dénoncent, pêle-mêle, l’usage de lanceurs de balles de défense et de grenades, les violences policières et la répression judiciaires qui frappent les Gilets jaunes ; s’insurgent contre les atteintes à la liberté de la presse et au droit de manifester. 

Le caractère inouïe, voire irrationnel de l’affaires Benalla leur donnent l’occasion de crier : « En Macronie, tous corrompus ». 

Pour sa part, le ministre de l’Intérieur accuse les casseurs, les black-blocks et les « factieux [...] qui veulent casser du policier ».  Tandis que le président de la République estime que le mouvement des Gilets jaunes est manipulé par des forces étrangères !

De Jupiter à dictateur, de démocratie à dictature, beaucoup n’hésitent pas à franchir le pas et lâchent des mots forts, terribles, sentencieux, définitifs.

Au vrai, le mouvement des Gilets jaunes nous renseigne sur l’état de la démocratie en France et du Contrat social républicain. La séquence historique ouverte par la contestation des Gilets jaunes, nous rend possible une évaluation au quotidien. In vivo. Toutefois, pour que cette évaluation soit objective, sincère et honnête, comme le suggère si justement Kamel Daoud, écrivain algérien, dans une chronique intitulée « Ce qu’est vraiment un dictateur » (Le Point du 19 janvier 2019), nous devons « redéfinir d’urgence » des mots usités avec abondance depuis quelques semaines en France et, qui engagent. 

Ils engagent au-delà de la France parce que cette évaluation se fait sous les yeux de la planète entière et que tout le monde y prend part. Paris n’est pas juste la capitale de la mode et la France le pays de la culture, la gastronomie et cité en guise d'exemple pour son art de vivre. Plus précisément, si elle est tout cela et bien plus encore, c’est parce que aux yeux du monde entier, la France est le pays – non de la démocratie – mais où, les siècles passants, des citoyens se battent pour leurs droits et n’hésitent pas, malgré les dangers et les menaces, à défier le pouvoir en place. Sur ce point au moins, tout le monde est d’accord : les « Gaulois réfractaires » savent se montrer à la hauteur de leur réputation.
Dictature, dictateur, répression, mépris de classe, démocratie, État de droit, séparation des pouvoir, droit de manifester, tous ces mots claques. Certains font peur, d’autres rassurent.

Kamel Daoud affirme que le président français n’est pas un dictateur ; car « un dictateur, c’est un homme qui prend le pouvoir à la vie à la mort. Qui tue la moitié de son peuple pour gouverner l’autre moitié agenouillée, qui a des prisons secrètes, une police secrète. Il est sanguinaire, fantasque, assassin. Il adore faire du pays une photo de lui-même, il aime la parade et le portrait géant », nous renseigne Kamel Daoud, qui a connu la dictature du FLN, alors parti unique, et la décennie noire en Algérie.
Bien qu’il n’ait pas tué la moitié des Marocains, cette définition, plutôt cette description, correspond au roi Hassan II (1962-1999),  Je suis né au Maroc, en 1973, en plein état d’urgence, décrété par Hassan II après qu’il a essuyé deux tentatives de coup d’État, en un an d’intervalle, et que des groupes armés tentaient d’allumer des foyers révolutionnaires. Comme tous les Marocains de ma génération, j’ai vécu et – surtout – beaucoup subi le long règne de Hassan II, que les historiens dans des euphémismes qu’ils usent pour qualifier une dictature, appellent « les années de plomb ».
À son décès, à l’été 1999, son fils, Mohammed VI, lui succède. La même année, Abdelaziz Bouteflika – déjà ministre des Affaires étrangères du premier gouvernement algérien, devient, au sortir de dix années de guerre civile, président de la République en Algérie. Vingt années se sont écoulées. Les deux pays ont beaucoup changé. Les deux chefs de l’État, un monarque et un président à vie, bouclent leur vingtième année de pouvoir et ont en commun d’avoir survécu au Printemps arabe qui balaya au début des années 2010 les régimes de Kadhafi, Ben Ali et Moubarak. 
Mohammed VI et Abdelaziz Bouteflika sont-ils des dictateurs ? Non, si nous retenons la description de Karim Daoud ! Pourtant les deux régimes ne peuvent pas être raisonnablement qualifiés de démocratiques. Le Maroc, cela est également valable pour l'Algérie, vingt ans après la mort de Hassan II et plus de soixante ans d’indépendance, n’en finit pas avec cette mythique transition démocratique. Après vingt ans de règne, Mohammed VI est à la tête d’une monarchie qui demeure absolue et autoritaire. En 2019, sous son règne, des citoyens continuent d’être arrêtés, frappés, torturés et emprisonnés pour outrages au monarque et aux bonnes mœurs. Des journalistes, des artistes, des syndicalistes et de simples citoyens sont poursuivis en justice chaque fois qu’ils abordent les sujets tabous : le roi, la religion, l’administration des affaires de la Nation et le Sahara occidental. Les militants des mouvements du 24 février et du Hirak sont les témoins de la répression policière et judiciaire aveugle et féroce qui s’abat sur les citoyens marocains engagés dans la construction d’un Maroc égalitaire.



Au Maroc, toute voix discordante, originale est à la merci d’une décision administrative arbitraire ou d'une justice aux ordres d’un pouvoir autocratique.
En outre, au nom de la sacralité de la personne du roi, nul n’est autorisé à commenter ou à critiquer les décisions royales, sous peines d’emprisonnement. Donc le roi décide de rappeler l’ambassadeur du Maroc en Arabie saoudite, de se fâcher avec les Saoud, de se rapprocher des Qataris, de reconnaître Juan Guaido président du Venezuela, sans explications aux Marocains. La personne du roi est sacrée, donc toutes ses décisions sont frappées du sceau de la pertinence et de l’intelligence.
En Algérie, le système politique tourne à la mascarade : un président, un vieille homme à l’état de santé bien précaire, qui ne s’est pas adressé à ces concitoyens pendant toute la durée de son dernier mandat se maintient au pouvoir et vient de confirmer, pousser ou non, sa candidature à une énième élection. Il pense pouvoir passer vingt cinq ans au pouvoir. Un quart de siècle. L' Afrique plus que jamais républiques des présidents uniques.
Au sud de la Méditerranée, les enlèvements, les disparitions voire les liquidations n’ont pas disparus. Toutefois, en 2019, pour mettre aux pas leurs peuples, les dictateurs et leurs administrations usent de moyens moins visibles, plus subtiles. Les réseaux sociaux, les nouvelles technologies ont changé la donne et certains autocrates – dont Mohammed VI et Aziz Bouteflika, leur gestion du Printemps arabe le confirme – ont su s’adapter.  Les régimes autoritaires pour survivre, se régénérer et ainsi demeurer au pouvoir disposent de cette faculté d'adaptation permanente. 
Au Maroc, le roi et l’appareil d’État ne cherchent plus à éteindre toute forme de contestation sociale et politique – à l’heure des réseaux sociaux, ce n’est plus possible – en revanche, ils tentent systématiquement d’éliminer, faire taire ou à défaut de discréditer et calomnier toute voix d’opposition.

Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, quelques-uns se sont appuyés sur certains de mes écrits concernant le régime de Mohammed VI pour justement dire « Regardez ce qu’est une dictature. En France, nous sommes en démocratie ».
Démocratie ? Quelle démocratie ? Celle de la force du nombre où celle qui n’est qu’un chemin, souvent accidenté, vers un idéal sans cesse renouvelé. Celle qui n’est jamais figée car elle sait que c’est de l’immobilisme que surgissent tous les « -ismes » qui la menacent, dont l’autoritarisme.
À mon tour de lâcher le mot : l’autoritarisme

En France, manifester est un droit. Nous pouvons descendre dans la rue pour crier notre colère face à une injustice. Toutefois, pour cela, nous devons formuler une déclaration préalable auprès de la Préfecture la plus proche de notre domicile, au moins trois jours ouvrés avant la date prévue de l’évènement.
«_ Attention, je suis en colère ! Je vous préviens je vais aller le hurler dans la rue !
Nos colères doivent-être programmées, ordonnées et répondre au cadre décrété par la loi.
_ Il faut respecter le tracé déclaré, seul autorisé. Et quand la police le décidera, vous êtes priés de rentrer chez vous. Sinon, gare à vous. »
Tel qu’il est conçu en France, le droit de manifester s’oppose ontologiquement à la liberté de regroupement spontané – donc non-déclaré – d’individus portant les mêmes revendications ou indignations.

D’aucuns insistent, à juste titre, sur le caractère hétéroclite du mouvement des Gilets jaunes. Pour ma part, sur le terrain, je constate que beaucoup des manifestants prennent part à leur première contestation. Ainsi en très peu de temps, ils ont découvert les procédures et les modalités d’organisation de rassemblements sur la place publique et fait connaissance – pour certains à leurs corps défendant – et la France dans son ensemble, avec les violences policières tant dénoncées par les habitants des quartiers populaires et par trop souvent minorées jusqu’à lors. Chaque samedi, ils font face aux charges des forces de l’ordre pour disperser les manifestations, aux gaz lacrymogènes, aux tirs de lanceurs de balle de défense, aux agissements guère républicains des membres de la BAC, aux coups gratuits et aux gardes-à-vue arbitraires.

Bien sûr que la faim à la fin du mois fédère ; mais en tête de cortège l’unité vient aussi de ces moments intenses partagés de peur, de montées répétées d’adrénaline, de prises de conscience communes et simultanées d’être un danger pour les autorités. C’est déjà une première victoire. C’est cette solidarité d’esprit et de corps qui garantit d’aller au combat avec passion mais sans haine si ce n’est celui du mépris, de l’exploitation des hommes, de leur vulnérabilité et leur crédulité.

  
La tête de cortège est festive toujours, véhémente à souhait, belliqueuse jamais. Elle est constituée de révolutionnaires toujours joyeux, jamais amers. Nous ne sommes pas des casseurs, mais des bâtisseurs d’un demain meilleur. Nous n’attaquons que les symboles de la toute puissante finance : les banques et les assurances. Toutefois, nous ne cherchons pas la confrontation avec les forces de l’ordre, tant qu’elles ne cherchent pas à nous empêcher de manifester. En revanche, nous refusons de déclarer nos défilés, conscients que les « manif pépères » sont d’une autre époque. Pour réussir à construire un monde meilleur seuls la grève générale, les blocages et les manifestations sauvages nous permettrons d’y arriver.

Rendez-vous les samedis 9 et 16 mars pour les prémices d’un demain meilleur. 

© Youssef Jebri, mars 2019.

Le manuscrit d'Hicham, destinées marocaines lu sur France 2