Haut de pageAïn Zala (nouvelle) Cliquez ici pour accéder au texte au format PDF Depuis six mois, un homme fait la une des journaux du monde entier. De lui nous ne connaissons que son prénom : Naguib. Sur les rares photos diffusées par les médias et les vidéos qui circulent sur Internet, il apparaît toujours cagoulé, visage caché, préservant de la sorte son identité. Sur ces images, il tient toujours dans les mains un fusil automatique à longue portée, équipé d'un viseur optique. Naguib est un sniper, peut-être le plus redoutable de tous, un tueur à gages qui ne se préoccupe guère de l'âge de sa cible. Les médias relayant les informations officielles et officieuses lui attribuent la mort de près de deux cents personnes, des civils et des militaires. Naguib est mort aujourd'hui ; « victime à son tour d'une balle assassine » annoncent les dépêches des agences de presse. Ce matin, il était encore le tueur, maintenant son corps gît sur le parvis de la place de la mairie. Il pleut très peu sur Aïn Zala. Aujourd'hui pourtant, la pluie s'est abattue pendant toute la journée sur la ville, jusqu'à la tombée de la nuit. Avec le coucher du soleil, les bruits des tirs de roquettes et des fusils mitraillettes s'intensifient. Faisant fi de la nuit, les belligérants poursuivent leur macabre symphonie. Aïn Zala est une cité-État située au bord de l'océan Atlantique. Regroupant une agglomération de trente-sept mille habitants et quelques bourgs avoisinants, sa superficie totale est de cinq cent cinquante kilomètres carrés. Aïn Zala, qui depuis bien longtemps avait misé sur le tourisme, était réputée pour sa douceur de vivre et sa quiétude souvent citées en guise d'exemples. Grâce au soleil qui répand ses rayons sur la ville pendant une majeure partie de l'année, Aïn Zala était devenue une station balnéaire mondialement connue. Les touristes y affluaient des quatre coins de la planète. Tous ceux – encore nombreux – qui recherchaient le repos, le farniente et le calme, Aïn Zala faisait leur bonheur. Depuis le début de la guerre, Aïn Zala s'est muée en un immense champ de bataille où chaque jour des dizaines de personnes meurent. La ville a basculé dans la guerre civile et vit désormais au rythme des assassinats régicides, des attentats-suicides, des explosions de voitures piégées, des cris et des larmes de familles endeuillées. La ville souffre d'insomnie et le jour, toujours sombre, se confond avec la nuit. Il y a six mois, rien ne laissait présager un tel revirement de situation. Personne ne pouvait prédire un tel avenir et affirmer que le ciel allait s'obscurcir. Il y a six mois, jour pour jour, Aïn Zala organisait sa fête annuelle marquant la fin de l'été. C'était au début du mois de septembre. Quelques jours plus tard, les enfants devaient retourner à l'école pour une nouvelle année scolaire pleine de joie dans les cours de récrés, de parties de ballons-prisonniers, de gendarmes et aux voleurs, et pour les plus grands, de parties de football avec les cartables servant de cages. Des hommes et des femmes, des enfants, des jeunes et des vieillards s'étaient déplacés, certains de très loin, pour assister à trois jours et trois nuits de fête, de partage et d'allégresse. Ce furent les derniers moments de communion à Aïn Zala. La ville s'est réveillée un matin pour compter ses morts. Les amis d'hier sont devenus les ennemis d'aujourd'hui, transformant Aïn Zala en un mouroir où ceux qui refusent de prendre les armes sont qualifiés, au mieux de peureux, ou pis de traîtres. Que s'est-il passé ? Qu'est-ce qui a mis le feu aux poudres ? Pourquoi est-ce que désormais des familles entières se divisent et s'entredéchirent ? Certains individus n'hésitent même plus à tirer sur leurs propres frères, pointent leurs armes sur leurs pères, allant jusqu'à massacrer à coups de chakour – hache – leurs mères et leurs sœurs. Jusqu'à son embrasement, la ville d'Aïn Zala était administrée par un Conseil des élus. Cette Assemblée se composait de vingt-cinq sièges. Chaque début d'année, toutes les personnes âgées de plus de dix-huit ans et domiciliées à Aïn Zala depuis au moins cinq ans, recevaient par courrier un formulaire à remplir et à retourner à l'administration en charge des élections. Les citoyens en âge de voter et qui souhaitaient participer aux différentes consultations populaires devaient impérativement répondre à une question : « À quel collège électoral voulez-vous accorder votre voix ? » Les électeurs étaient invités à choisir entre cinq collèges : judaïque, chrétien, musulman, religieux et laïque. Les communautés des trois religions monothéistes – le christianisme, l'islam et le judaïsme – majoritaires à Aïn Zala, disposaient ainsi chacune de cinq sièges au Conseil des élus. Tous ceux qui se revendiquaient d'une toute autre religion désignaient cinq élus pour les représenter au Conseil. Ceux qui considéraient la foi comme une question individuelle et estimaient qu'elle devait rester en dehors du cercle public élisaient aussi cinq représentants. Au Conseil, lorsque les élus des collèges juif, chrétien et musulman se mettaient d'accord sur un projet de loi, ils disposaient de la majorité absolue. Les élections du Conseil se déroulaient tous les quatre ans, le week-end suivant la fête de la fin de l'été. Le nouveau Conseil – sensé siéger de manière permanente selon la Constitution – ne s'est réuni qu'une seule fois. Les débats furent houleux. Tous les élus étaient présents et la salle du Conseil, ouverte au public, était noire de monde. De nombreux citoyens s'étaient déplacés pour assister à la séance d'ouverture de la nouvelle mandature. Tout le monde savait que de cette première séance dépendait l'avenir d'Aïn Zala. Le précédent Conseil, lors de la séance de clôture de sa législature avait promulgué – fait unique dans les annales d'Aïn Zala – une loi interdisant et pénalisant les atteintes aux religions monothéistes. Pour que cette loi entrât en application, le nouveau Conseil devait voter le décret de publication au journal officiel. Grâce aux voix des élus musulmans, juifs et chrétiens, le décret fut adopté à l'unanimité. La ville allait entrer dans une nouvelle ère où désormais quiconque affirmait que Dieu n'existait pas devenait passible d'une forte amende. Le récidiviste se voyait dépossédé de l'ensemble de ses biens, déchu de sa citoyenneté et expulsé. La loi prévoyait la reconduite du condamné, manu militari, aux frontières d'Aïn Zala par les forces de l'ordre. [...] Lire la suite
Croyance(s) (nouvelle) Cliquez ici pour accéder au texte au format PDF Dis : « Je cherche protection auprès du Seigneur des hommes. Le souverain des hommes, Dieu des hommes, Contre le mal du mauvais conseiller, furtif, Qui souffle la haine dans les poitrines des Hommes ; Qu’il [le conseiller] soit un djinn ou un être humain. » Le Coran, sourate An-nãs (les Hommes) La nuit de Jawad fut mouvementée. À deux reprises, il se réveilla en sursaut, le corps en sueur. Chaque fois, les yeux écarquillés, à demi-conscient, surpris de se retrouver assis à même le sol, au pied de son lit, il éprouva les plus grandes difficultés à recouvrir le sommeil. Depuis l’âge de sept ans, Jawad souffre de somnambulisme. Ses parents, L’ha’j et L’ha’ja – il se plait à les appeler de cette manière depuis leur premier pèlerinage à La Mecque, il y a dix ans – l’ont emmené consulter différents médecins, d’éminents spécialistes des maladies du sommeil. Les crises se sont espacées mais sans pour autant complètement disparaître. Lors des vacances d’été passées au Maroc, convaincue que Iblis était à l’origine du mal qui le touchait, sa mère le forçait à se rendre chez des fq’ha (1) pour subir des séances d’exorcisme. Aujourd’hui encore, Jawad se remémore, avec précision, sa dernière visite chez un de ces guérisseurs. C’était il y a cinq ans ; il venait de fêter ses dix-huit ans. Comme pour les consultations précédentes, sa mère avait dû insister longtemps et lourdement, user de nombreuses ruses pour qu’il acceptât de se rendre chez le guérisseur. Elle voulut, dans un premier temps, l’amadouer, le ramener à la raison, disait-elle. En vain. Elle tenta alors de le convaincre du bien-fondé de sa démarche. « C’est dans ton intérêt, mon fils ! », lui répétait-elle sans relâche. Elle essaya également de le persuader qu’il s’agissait là de l’unique moyen pour lui de guérir, de se débarrasser de ce mal qui le rongeait et l’empêchait d’avoir une vie normale. Mais cette fois-ci, Jawad demeurait imperméable à tous les arguments avancés par sa mère. Il ne voulait plus lui céder, pas une nouvelle fois. Contrariée mais nullement résignée, Saadiya – le véritable prénom de L’ha’ja – changea de tactique et adopta la stratégie de la bouderie. Elle se mura dans le silence, plongeant la maison dans une ambiance électrique. Elle décida de ne plus adresser la parole à son fils et, par la même occasion, à son époux coupable à ses yeux de complicité. Celui-ci avait beau clamer son innocence, Saadiya restait distante et silencieuse. Connaissant les caractères de son épouse et son fils, aussi têtus l’un que l’autre, L’ha’j savait, par expérience, que la situation pouvait s’éterniser. Sans grande conviction, il tenta de réconcilier les deux protagonistes de cette crise familiale. « Saadiya, maudis le diable. Sois raisonnable. Ton fils ne veut pas aller voir un fqih ; tu ne vas pas l’obliger !? Comme même, ce n’est plus un ber’houch , un gamin. Il est majeur maintenant. Et puis est-ce une raison pour que tu décides de ne plus parler à personne ? _ Ah, je le savais ! Je savais que vous étiez de mèche tous les deux. L’ha’j , ce n’est pas bien ce que tu fais. Toi qui est un musulman qui a eu la chance d’accomplir le pèlerinage, tu n’es pas sans savoir que les enfants doivent, toute leur vie durant, une obéissance complète à leurs parents et plus particulièrement à leur mère. Le Prophète, que la paix et le salut soient sur son âme, ne nous a-t-il pas éclairés en affirmant : Le Paradis se situe sous les pieds des mères. _ Dine wa douniya , Saadiya! Autrement dit : oeuvre ici-bas pour ta place dans l’au-delà mais n’oublie pas de prendre du plaisir sur terre. Comment peut-on prendre du plaisir si l’on ne se sent pas libre ? Et comment se sentir vivre si on n'est pas libre ? Saadiya, laisse Jawad tranquille. Arrête de vouloir régenter sa vie ; laisse-le vivre. Tout adulte a le droit de gérer sa vie comme bon lui semble ; et Jawad n’est plus un enfant. Saadiya ne répondit pas. Elle s’était souvenue s’être jurée de ne rompre le silence que lorsque son fils eût accepté de se rendre chez un fqih . * * * Jawad aimait passer ses vacances d’été au Maroc, le pays de naissance de ses parents. Ses séjours au "bled des darrons ", comme il disait, étaient des moments faits de plaisirs et d’amusements. Il se rendait à la plage tous les jours, ne se lassant jamais des séances de bronzage, goûtant aux plaisirs du farniente et de la détente. Parfois, entre deux baignades, il participait à un match de football. Les soirées, toujours animées, étaient consacrées aux virées entre copains et cousins. Quand des copines et des cousines prêtes à faire la fête se joignaient à eux, la soirée restait dans les mémoires, du moins jusqu’au prochain soir. Lorsqu’il ne devait pas conduire en voiture son épouse chez un membre de la famille ou l’accompagner au marché, L’ha’j aimait se balader dans les ruelles de Casablanca. Il veillait à inclure dans l’itinéraire de ses promenades quotidiennes, un arrêt à une terrasse de café, un moment de détente qu’il s’était octroyé que très rarement par le passé et dont il était devenu friand depuis peu. En France ou au Maroc, le quotidien de Saadiya était identique, immuable, rythmé par les tâches ménagères et ses cinq prières journalières. Qu’elle se trouvât dans leur pavillon en région lyonnaise ou dans leur maison à Casablanca, Saadiya se rendait tous les jeudis après-midi au hammam. Elle se devait d’être propre pour Yaoum Al Joumouh’a , le vendredi, le jour du rassemblement, jour de la prière publique et collective à la mosquée. [...] Lire la suite (1) Fq’ha , pluriel de fqih , hommes de religion capables, selon la tradition musulmane, de protéger du mauvais œil et pour certains dotés de pouvoirs magiques
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