Mots et paroles



          Ici, l'encre coule parce que la plume pleure.

Promesses de jeunesse

    Nous nous étions fait une promesse et donné rendez-vous en 2010. Y avait-il longtemps de cela ? C'était, il y a près de vingt ans, au début des années quatre-vingt-dix. Nous n'étions pas encore majeurs et passions aux yeux, toujours envieux, des adultes pour des " petits cons ". C'était l'époque de nos " années lycées ", de la naïveté et de l'attachement ferme à nos idées. Chacun de nous se croyait chargé de refaire le monde et tous étions formellement convaincus de pouvoir y arriver.
    Comme les générations qui l'ont précédée et celles qui l'ont suivie, la mienne se languissait de symboles. Aussi, elle crut que la chute du mur de Berlin, la libération de Nelson Mandela et la fin du régime de l'Apartheid constituaient autant de signes avant-coureurs qu'enfin un monde meilleur pouvait être construit ; un monde où la liberté et la justice auraient été les biens les plus partagés par les Hommes et où le recours à la violence et à la haine et la volonté de soumission de l'Autre auraient été refusés par tous, du moins par le plus grand nombre. (...)

Musulmane(s), musulman(s)

    Bien que je le trouve malsain par certains de ses aspects - quel est, notamment, le dessein de ceux qui l'ont initié ? Comment certains osent-ils présenter l'interdiction de la burqa comme un moyen de lutter contre le terrorisme ? -, le débat, qui se déroule actuellement en France, au sujet du port du voile intégral a un mérite que je ne puis lui ôter. En effet, les diverses prises de positions affichées et les nombreuses opinions exprimées, ici et là, dans les médias, interpellent le musulman que je suis.
    Avant d'aller plus loin dans mon propos, je dois confesser qu'avant mon installation en France, à la fin des années 90, je ne connaissais pas le mot burqa que l'on présente, par trop souvent et à tort, comme étant l'habit réglementaire des femmes musulmanes. Pourtant, je suis né et j'ai grandi au Maroc, un pays où, depuis le VIIème siècle, l'islam est la religion officielle de l'État. Mes parents m'ont élevé et éduqué dans le respect de la tradition musulmane et des préceptes de la religion du Prophète. Petit, ils m'ont circoncis, non pas pour des raisons d'hygiène, mais pour faire de moi un croyant, un membre de la communauté des fidèles. Devenu adulte, je me déclare musulman. Toutefois, et bien que cette notion n'existe pas dans l'islam - on est musulman ou on ne l'est pas -, je me qualifie de croyant non-pratiquant. J'atteste qu'Allah est unique et que Mohammad est son Prophète mais n'accomplis pas les cinq prières quotidiennes et ne jeûne pas pendant le mois de ramadan. Je verse la zaqat, donne l'aumône, aux pauvres et aux nécessiteux - enfin, quand je peux -, mais n'envisage nullement, du moins à l'heure actuelle, de me rendre en pèlerinage à La Mecque. Ainsi des cinq piliers de l'islam, je suis en règle avec deux uniquement. Cependant, je ne mange que de la viande halal, et surtout jamais de porc. Mais ô ! péchés suprêmes, j'apprécie les bons vieux whiskies, aime accompagner mes repas d'un verre de vin et ma vie sexuelle se déroule hors mariage. (...)

Droit à la parole


    Après quelques années de résidence en France, j'ai sollicité et obtenu la nationalité française. De manière réfléchie, libre et volontaire, j'ai décidé de devenir citoyen du pays qui m'a accueilli et où j'ai toujours voulu vivre.
    Je me suis installé en France en raison des valeurs que ce pays représente, affiche et revendique. Liberté, égalité, fraternité mais aussi parité, laïcité et démocratie ne sont pas, à mes yeux, de simples ou de vains mots ; ce sont mes idéaux. C'est donc avec un engouement non feint et une joie nullement dissimulée que j'ai échangé ma carte de séjour contre une pièce d'identité française qui me donne désormais le droit de voter et de participer au débat national.
    Cependant, de nombreuses questions ont fait leur apparition. M'est-il effectivement permis d'avoir mon opinion sur la façon dont sont gérées les affaires de la nation ? Ai-je le droit de m'exprimer sur tous les sujets qui touchent au pays dont je suis un citoyen ? (...)

L'autre, cet étranger


    Aucune société ne dispose du monopole de la haine. Dans tous les pays du monde, les immigrés subissent le racisme et la xénophobie. L'autre, cet étranger forcément différent parce que venu de l'autre côté de la frontière, d'un pays, d'une région situés au-delà de la ligne d'horizon, fait peur. Son arrivée sème la terreur. Les plus sombres rumeurs circulent à son sujet.  Bien que fondées sur des généralités, écartant tout cas particulier, ces ritournelles sans "conditionnel" deviennent rapidement des vérités absolues, se propagent et forgent les préjugés et les clichés.
    Comme tous les autres, ce nouvel arrivant, un de trop disent certains tout haut, ce nouvel étranger dans la ville est vil et fainéant, veule et nauséabond. Il est sans âme puisqu'il est polygame et pratique la circoncision et l'excision. C'est bien connu, chez ces " gens-là ", la rapine est une seconde nature ; le mensonge, une règle ; la perfidie, une façon d'être et l'hypocrisie, un mode de vie.
    Certains affirment, à juste titre, que le rejet de l'étranger et sa stigmatisation ne sont propres à notre temps. Ils sont présents dans toutes les sociétés, quelle que soit l'époque, quelle que soit la civilisation. Les Romains avaient leurs barbares. Les Arabes ont réduit en esclavage les Noirs parce qu'ils étaient différents. Les puissances coloniales européennes et les Etats-Unis en ont fait autant. Pendant leur occupation de la Chine, les Japonais considéraient les Chinois comme des sous-hommes et les traitent guère mieux que des bêtes de somme. Hitler, ses compères et leurs disciples nihilistes étaient convaincus d'appartenir à une race supérieure. La liste est longue. Notre passé, celui de toute l'humanité, foisonne d'exemples de folies meurtrières et d'appels à la négation de l'autre. (...)

1er mai


Quand, au Nord, des syndicats,
Pour dénoncer la baisse du pouvoir d'achat
Manifestent et organisent une grève générale,
Les médias parlent de " conflit social ".

Quand, au Sud, ceux qui n'ont plus rien
Défilent pour réclamer un bout de pain,
Les mêmes qualifient l'évènement d' " émeute de la faim ".

Ainsi, il y aurait des révoltes de civilisés
Et des révoltes d'affamés.

© Youssef Jebri, septembre 2009.

Un chemin vers la liberté


    Officiellement, rien ni personne ne m'interdit de me rendre au Maroc. Dans mon pays de naissance, je ne fais - à ma connaissance - l'objet d'aucune poursuite judiciaire et ne suis sous le coup d'aucune condamnation. Pourtant, par précaution, je n'y retourne pas; car à tout moment, je pourrais à cause de mes écrits, notamment celui-ci, être inculpé pour " insultes au roi ", " atteinte à l'islam ", " troubles de l'ordre public " et, peut-être même, " atteinte à la sécurité de l'État ". Rien que ça !
    Au Maroc, en 2009, sous le règne de Mohammed VI, des citoyens continuent d'être arrêtés, frappés, torturés et emprisonnés pour outrages au monarque. Des journalistes, des artistes, syndicalistes et de simples citoyens sont poursuivis en justice chaque fois qu'ils abordent les sujets sacrés : la religion, la monarchie et l'intégrité territoriale. (...)

Qui peut ?


    Qui peut dire : « Je n'ai pas d'envies inassouvies » ?
    Qui peut dire : « Je n'ai pas de soucis » ?
    Le temps de rien. Présent et avenir harnachés à des promesses rarement tenues et à des rêves que l'on caresse uniquement les yeux fermés, toujours en phase de sommeil, jamais en état d'éveil.
    Vies bâties sur des espoirs trop souvent déçus et des illusions immanquablement perdues.
    Qui peut dire, sans manquer d'air, l'air de rien : « demain, je ne manquerai de rien » ? (...)

Du soleil et des hommes


    Là émeutes de la faim. Ici, régimes amincissants et luttes contre l'obésité. Chacun est plongé dans ses préoccupations, obnubilé par le quotidien et ses interrogations. Pendant que là une majorité milite - à juste titre ? - pour une nutrition équilibrée, plus variée, moins sucrée et pour une alimentation bio, certifiée 100 % sans OGM, au même moment, ailleurs, d'autres personnes défilent en criant : " famine ! " (...)

Les VRP de la démocratie


Pour continuer à vendre des avions à réacteurs
Et du matériel de guerre aux dictateurs
Les vendeurs, des VRP
Venus de la Maison blanche ou de l'Élysée
N'évoquent jamais, ou alors avec timidité,
La situation des droits de l'Homme et des libertés.

Il ne faut surtout pas aborder
Les sujets qui fâchent,
Qui compliquent la tâche,
Qui rendent difficile la vente
Et qui risquent d'entamer la bonne entente.

" Prenons garde de ne pas brusquer M. Le dictateur.
Il s'agit d'un bon acheteur. "

La santé de l'économie du pays
N'a pas de prix.
Et tant pis,
Si la démocratie
Est tancée et priée de s'écarter
Devant les intérêts
Commerciaux et économiques.
Voilà la réalité du discours diplomatique.


© Youssef Jebri, juin 2008.

Années de plomb ou temps présent


    Cet individu frappé par ces hommes armés n'est ni un criminel ni un danger public. Pourtant, depuis son arrestation, les coups s'enchaînent. Confronté à ses geôliers, il découvre la cruauté humaine. Il passe la main sur son visage : il saigne ! Horrifié par la vue de son propre sang sur ses mains, il vacille, perd l'équilibre et la notion du temps. " Suis-je là depuis longtemps ? Suis-je en train de rêver ? " Pour se rassurer, il se dit : " Demain, tout ceci sera loin. "
    En attendant, ses bourreaux poursuivent leur boulot. Sans pitié, ils continuent de le frapper. Pour tenter de mieux encaisser les coups, il se met à genoux. Ce changement de position ne fait guère longtemps diversion. Les gardiens cognent de plus en plus fort. Notre homme ne sent plus son corps. Un coup de barre de fer bien placé finit par le terrasser. Ses hurlements se transforment en râles d'outre-tombe. Quelques secondes plus tard, l'homme succombe.
    Ce récit est-il inspiré du passé, du temps des années de plomb ou s'agit-il d'une histoire du temps présent ? Pour ceux qui hésitent encore, un exemple en guise de rappel, un appel à la libération immédiate et sans condition de Fouad Mourtada. (1)
    Pris en flagrant délit virtuel, Fouad s'est fait rattraper par le réel. S'il n'est pas mort, sa réalité est devenue un cauchemar, ce genre d'histoires que les optimistes, bien trop souvent opportunistes, tentent de nous vendre comme appartenant au passé.
    Alors à tous ceux qui osent prétendre que le Maroc a changé d'époque et que désormais la dignité humaine y est respectée, je voudrais dire : vous vous trompez ou alors vous nous mentez ! Dans les deux cas, dans les faits, rien n'a changé !


(1) Fouad Mourtada a été libéré le 18 mars 2008 sur grâce royale.


© Youssef Jebri, février 2008.

Lettre à la république


    En décidant de quitter mon pays, le Maroc, pour venir vivre en France, je m'étais préparé à rencontrer le racisme. J'étais convaincu que j'allais à mon tour devoir l'affronter. Je dois même avouer que je redoutais d'y être confronté. J'appréhendais les manifestations matérialisant ce sentiment de haine. Pour moi, le racisme s'exprimait nécessairement avec des mots, des paroles, des gestes et des actions clairement identifiés. Je m'attendais donc à des attaques directes, des insultes et autres bassesses physiques et verbales. (...)

Certifié 100% sans b'ssalatte*


Monsieur le ministre l'a dit :
" Pas de b'ssalate ici !
Uniquement des Oui, Sidi
Doivent retentir dans tout le pays."

Pour ne pas tomber sous le coup de la loi,
Nous devons éviter les sujets qui divisent
Ceux qui touchent à Allah, à la patrie et au Roi,
Et qui composent notre devise.

Nous devons oublier que pour un papier,
Des journalistes finissent en prison
Pendant que des hauts dirigeants s'enrichissent en toute impunité
Grâce à la corruption.

Les bustes courbés, les têtes inclinées,
Les yeux rivés au sol, ils patientent.
Combien de temps va durer leur attente ?
Le voilà qui apparaît !
Tour à tour, ils se présentent à lui pour le saluer.
De rares personnes se contentent d'une main serrée.
Ils s'appliquent presque tous à lui délivrer
Un baisemain, signe de soumission.
Le font-ils par peur ou par conviction ?
Qu'importe, ils oublient probablement
Qu'un Homme, reste un individu
Qui finira tout nu,
Ou habillé dans un linceul
Tout seul, au fond de son cercueil,
Ou poudre dans une urne.
Qu'il soit roi ou homme de loi,
Prophète ou poète,
Sage ou brigand,
Noir ou Blanc,
Musulman ou non-croyant,
Riche ou pauvre,
Laid ou beau...
Ils ne savent peut-être pas que tous les corps,
Une fois morts,
Se retrouvent égaux.

* Manque de respect


© Youssef Jebri, août 2007.

Fuir ou mourir


Longtemps présenté comme un havre de paix,
Le Maroc vit désormais
Dans la peur des attentats
Perpétrés au nom d'Allah.

C'en est fini de l'époque
Où l'on qualifiait le Maroc
De pays sans risque terroriste
Ni menace islamiste.

Bien sûr que la misère,
Le chômage, l'absence de foi en l'avenir
Et une vie sur terre qui s'apparente à un enfer
Poussent certains à se porter candidats au martyr.

Forts de leur foi,
Ils franchissent le pas.
L'abdomen sanglé de TNT,
Ils blessent, tuent et meurent en se faisant exploser.

Mais ceux-là oublient
Que la vie n'a pas de prix
Et que si dieu existe,
Il réprouve probablement les actes nihilistes.

Les kamikazes ne sont pas les seuls à se suicider.
Pour signifier leur rejet de cette société
Qui demeure toujours favorable aux riches et aux forts,
De nombreux autres Marocains se donnent la mort.

Des diplômés chômeurs s'immolent,
Pendant que quelques-uns
Qui refusent que leurs rêves ne s'envolent,
Entament des grèves de la faim.

Chaque année des milliers de Marocains,
Jeunes, vieux, hommes, femmes, sans distinction,
Espérant vivre de meilleurs lendemains,
Tentent le pari risqué de l'émigration.

Avec ou sans visa, ils fuient le pays,
Rien ne peut les arrêter,
Pas même les barbelés et la Méditerranée.
Illusoire moyen de réussir dans la vie :
Un Marocain sur dix réside à l'étranger.
Sont-ils heureux dans leur nouvelle vie ?

Lorsqu'ils croient être arrivés à bon port,
Leurs espoirs s'évaporent.
Ils deviennent nostalgiques à force de penser au pays.

Le racisme et la solitude de l'exil
Mettent en péril
Leurs aspirations à un nouveau départ.
Ils sont partis mais ne sont arrivés nulle part.

Kamikaze ou clandestin,
Choisis ton chemin ?!
Tu veux rester là, alors contente-toi
De ce que tu as et tais-toi.

© Youssef Jebri, avril 2007.


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