Haut de pageQui peut ? (septembre 2008)
Cliquez ici pour accéder au texte au format PDF Qui peut dire : « Je n’ai pas d’envies inassouvies » ? Qui peut dire : « Je n’ai pas de soucis » ? Le temps de rien. Présent et avenir harnachés à des promesses rarement tenues et à des rêves que nous caressons uniquement les yeux fermés, toujours en phase de sommeil, jamais en état d’éveil. Vies bâties sur des espoirs par trop souvent déçus et des illusions immanquablement perdues. Qui peut dire, sans manquer d’air, l’air de rien : « demain, je ne manquerai de rien » ? Qui peut dire : « Je suis là, encore en vie, sans avoir livré le moindre combat. Ma vie a toujours été un long fleuve tranquille, une plaine sans peines, un lieu à l’écart des bagarres, des pousse toi de là que je prenne ta place ou c’est ma main dans ta face proférés par des inconnus ou des proches qui jouent des coudes, toujours prêts à en découdre » ? Se mettre à l’abri des coups de vent ; essayer de profiter des hauts tout en se préservant des bas. Esquiver les coups et se protéger des attaques lâches connues pour aspirer irrémédiablement vers le bas les imprudents, les naïfs, les égarés et les écorchés vifs. Toujours sur le qui-vive, en état d’alerte car au premier relâchement, c’est l’égarement. Vies écoulées à se débattre pour tenter de remonter à la surface. Faire face à son destin ; s’évertuer à lui forcer la main. En vain. Ne pas baisser les bras même si les résultats ne suivent pas. Réessayer… S’épuiser…, s’essouffler à vivre…, se sentir tout doucement, inéluctablement, lâcher prise. Refuser d’être…, oublier d’aimer… Qui peut dire : «Damné pour damné, même condamné, je me refuse de quitter cette terre sans l’aimer » ? Fleurs qui se fanent ; corps qui se pâment… Âmes qui errent, traversant mers et déserts. Parchemin à la main, beaucoup pistent un fatum qu’ils n’envisagent que terre recouverte d’une végétation luxuriante et où pousseraient des bijoux qui brilleraient de mille feux, donnant aux étoiles scintillant dans le ciel des allures de vieux réverbères à l’agonie, bougies rabougries, en manque de cire. Vies en bout de parcours ; hier à la page, aujourd’hui surannées, vieilleries finissant leurs jours au fond d’une cours. Qui peut dire : « L’horloge ne tourne pas ? » Qui peut dire : « Je n’ai jamais été contraint de mettre de l’eau dans mon vin, un glaçon dans mon whisky ou de rajouter du sucre dans mon thé ? » ( L’auteur a jugé cette précision nécessaire afin ne pas attiser la colère de l’imam du coin, un calotin qui exècre les écrivains qui boivent du vin ). Faire des compromis sans se compromettre. Honnête uniquement dans la tête, jamais dans les faits. Se croire toujours droit, fidèle à soi, en dépit des concessions devenues compromissions, bien évidemment assorties de belles commissions. Qui peut dire : « Je sais qui a donné l’ordre de tirer sur les manifestants » ? Qui peut dire : « Je connais les responsables : les gouvernants – présidents ou rois – et leurs suppôts » sans se retrouver dans un cachot, les os endoloris et le visage en charpie ? Par ici, les caravanes ne passent plus. Les diligences non plus. Pourtant, depuis longtemps, il est question qu’une ligne d’autocars desserve cette région oubliée d’Allah et surtout délaissée par les maîtres du pays. Chaque jour, des candidats au voyage, des individus de tout âge, hommes et femmes pour une fois mêlés, quittent leur village pour rejoindre le bord de la route. Assis sur leurs bagages, baluchons, bagots, paniers en osier ou sacs en plastique, ils scrutent l’horizon. Les plus résistants restent accroupis, les fesses sur les talons, les coudes sur les genoux, les bras ballants. Certains sont là depuis trois, quatre jours, contraints de prendre leur mal en patience. Aux dernières nouvelles, l’autocar ne serait plus très loin. Demain, au plus tard, il sera là. Enfin, Inch Allah ! Entre temps, une caravane formée d’ânes, un cortège de limousines fraîchement sorties de l’usine, a réussi à atteindre cet endroit reculé. Une délégation ministérielle est arrivée pour annoncer, avec entrain, l’arrivée prochaine du train. Le projet inauguré en fanfare, la délégation a quitté dare-dare la région, ne laissant pas le temps aux habitants de présenter leurs doléances, oraison funèbre de leurs rêves. En plein milieu du douar, une vieille femme drapée dans un haïk blanc, sort du rang, lève les yeux et élève la voix pour la première fois de sa vie. Elle parle vite, débite – sans relâche – les mêmes phrases, des questions qui hantent tous les habitants de la région. « Quand viendra le train ? Avant ou après le car ? A propos du car, pouvez-vous nous dire quand passera-t-il ? Avez-vous pensé à nous pour l’eau ? Et l’électricité que vous nous promettez depuis des années ? Pourquoi avez-vous augmenté le prix du pain ? Pourquoi cette hausse du prix du blé ? Pourquoi nous demandez-vous d’envoyer nos enfants à l’école si vous en faites des diplômés chômeurs ? Pourquoi les coups et les arrestations en réponse à chaque manifestation ? Pourquoi ceux qui gouvernent ce pays font fi de la dignité de leurs administrés ? » Qui peut lui répondre ? © Youssef Jebri, septembre 2008.
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Un homme a parlé Hier, un homme a parlé. Il a osé Décrire et dénoncer Ce que les autres, par peur ou servitude, Intérêts ou habitudes, Essayent d’occulter. Hier, un homme a parlé ; Plus précisément, il a hurlé. Qu’a-t-il dit ? Des vérités ou des mensonges ? Des réalités ou des songes ? Il a juste narré des tranches de vie. Hier, un homme a parlé. En brisant le silence, il a tenu à ne rien cacher. Sans tabous, débarrassé de tout censeur, Affranchi des interdits, il s’est libéré. Prenant soin de ne rien oublier, Il a révélé tout ce qu’il avait sur le cœur. Hier, un homme a parlé Du roi et de la liberté. Il a dit qu’un pays Où les journaux sont mis au pilon Et les libres-penseurs envoyés en prison Etait tout sauf une démocratie. Hier, un homme a parlé, Mais personne n’a semblé l’écouter. Conteur sans auditoire, Oiseau refusant de vivre dans une cage, Marin sans port d’attache, voyageur sans bagages, Il a largué les amarres. Aujourd’hui, cet homme est sorti des mémoires. Toutefois, quelques avertis – bien que rares – S’entêtent à tendre les oreilles et, à force de patience, Réussissent parfois à entendre Sa voix et à comprendre Ses paroles et ses histoires, instantanés de leur [existence. Aujourd’hui comme hier, Aujourd’hui plus qu’hier Le silence et la servitude L’ignorance et la turpitude Ne s’imposent qu’à ceux Qui le veulent… bon gré, malgré eux. © Youssef Jebri, août 2009.
1er mai Quand, au Nord, des syndicats, Pour dénoncer la baisse du pouvoir d’achat Manifestent et organisent une grève générale, Les médias parlent de « conflit social ». Quand, au Sud, ceux qui n’ont plus rien Défilent pour réclamer un bout de pain, Les mêmes qualifient l’évènement d’ « émeute de la faim ». Ainsi, il y aurait des révoltes de civilisés. Et des révoltes d’affamés ! © Youssef Jebri, septembre 2009.
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