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Ni casseurs, ni black-blocks, et pourtant...



Ainsi, selon la rhétorique des deux plus hauts responsables du pays, je suis un criminel, un ennemi de la République.
Les mots engagent. Les miens m'ont toujours engagé. J'assume pleinement avoir lancé, via mon site internet et les réseaux sociaux, un appel à une mobilisation maximale pour un rassemblement non-déclaré sur les Champs-Élysées.

A l'instar de mes écrits, mes actions m'obligent et m'obligeront toujours. 

Je fus présent sur les Champs-Élysées de 8h à 17h. Pendant 9 heures, j'ai vu tout ce qui fait de la France une dictature en marche.

Il y a le temps de l'écriture et celui de l'action. J'aurai l'occasion de livrer mes réflexions sur cette journée. Aujourd'hui, l'urgence est sur le terrain. 

Samedi, les moutons sont devenus des loups et ont formé une meute qui ne recherche pas l'émeute. Non ! La révolution, oui ! 

Partant, je réitère mon appel à la grève générale, aux blocages et aux manifestations sauvages. 

Où que vous soyez, rendez-vous le samedi 23 mars dans la rue, dès 9h, pour des regroupements spontanés, donc sauvages ! 

YJ

Acte XVIII et "manifs sauvages"

Qui sont ces personnes qui, depuis quatre mois, viennent tous les samedis sur les Champs-Élysées participer à des rassemblements non déclarés et à des déambulations improvisées dans les rues de Paris ?
Qui, lors de ces « manifs sauvages », lorsque les forces de l’ordre tentent de barrer le passage ou se lancent à leur poursuite, n’hésitent pas à monter des barricades, casser du mobilier urbain et s’attaquer à des distributeurs de banque ?
Des casseurs ? Des blacks-blocks ?
Des casseurs, donc des personnes venues juste pour le plaisir de casser ou pour y tirer un bénéfice matériel immédiat, j’en ai vu trois ou quatre. Des blacks-blocks, si nous parlons de personnes aux idées politiques peu ou prou anarcho-libertaires, oui il y a des blacks-blocks. Toutefois, gardons-nous de considérer que tout manifestant habillé tout de noir est un black-blocks et que tous ceux qui ne portent pas un gilet jaune sont des casseurs.
Samedi 9 mars, alors que je me trouvais parmi celles et ceux qui étaient « nassés » boulevard de La Tour-Maubourg, un membre des forces de l’ordre me lança : « Il y a de plus en plus de personnes sans gilet jaune !? » Je répondis : « Gilets jaunes, c’est un état d’esprit non un vêtement. »
Le moment ne se prêtait pas à un échange plus profond. Sinon, j’aurais débuté ma réponse par : « Vous savez, le premier conseil qui se propage au sein d’une tête de cortège qui part en « manif sauvage » est « enlevez les gilets ».
Au vrai, la tête de cortège des « manifs sauvages » des samedis parisiens est un groupe hétéroclite, à la formation spontanée et dont la composition et le nombre varient d’un samedi à un autre. Il y a ceux qui viennent de régions plus ou moins lointaines ; il y a ceux qui jouent à domicile. Il y a ceux qui viennent en famille, en fratrie, en couple ou en groupe. Il y a aussi les solitaires. Il y a des hommes et des femmes. Des jeunes et des pères et des mères de famille.
Qu’est-ce qui les unit ? L’intime conviction que seul un changement radical des choix politiques et économiques permettra de bâtir un monde meilleur où les travailleurs retrouveront leur honneur.
Pour cela, ils ont cessé d’être des moutons, devenant chaque samedi, un peu plus des loups. Désormais, leur cortège ressemble à une meute en quête du point de basculement vers l’émeute.

À samedi sur les Champs-Élysées.

© Youssef Jebri, mars 2019.

Démocraties, dictatures et tête de cortège

Youssef Jebri en tête de cortège


Le mouvement des Gilets jaunes a effectué une irruption aussi inattendue que puissante dans le quotidien des Français. Cette contestation inédite agite le pays depuis plus de trois mois. De mémoires de quadras, cela faisait longtemps que le pays n’avait pas vu et vécu une mobilisation aussi massive et déterminée, contraignant le pouvoir à des concessions et de nombreuses improvisations. Les plus anciens et les historiens convoquent « Mai 1968 », tandis que les moins vieux se remémorent 2006 et le combat victorieux contre le CPE. Plus de dix ans déjà ! Plus d’une décennie de mobilisations pour bien peu de victoires. Puis, soudain, un mouvement spontané, apolitique – dans le sens ou aucune organisation politique, syndicale ou associative n’en est à l’origine – et soutenu par une partie de la population réussit à contraindre le gouvernement et le chef de l’État à prendre une série de mesures en urgence en faveur du pouvoir d’achat. Par ailleurs, face aux revendications de davantage de démocratie participative, le président de la République annonce l’organisation d’un Grand débat national.

Fort de ces annonces, largement mises en exergue par les médias, le pouvoir s’autorise à décréter unilatéralement la fin de la contestation. (Sur la portée effective de ces annonces, lire le chiffrage très pertinent réalisé par un lecteur du Monde diplomatique, Paris, février 2019). Sur ordres des Préfets, la plupart des rassemblements sur les ronds-points sont évacués, parfois manu-militari. Là où les Gilets jaunes avaient construit des cabanes, celles-ci sont bien souvent détruites. Parfois, ici et là, afin d’évacuer certains ronds-points, et empêcher la visibilité de la contestation, les autorités administratives se sont écartées de la légalité.

Dès les premiers actes, le pouvoir a œuvré pour mettre en avant les violences commises lors des rassemblements des Gilets jaunes. Timing maladroit ou au contraire voulu et assumé, le gouvernement fait adopter par le Parlement une loi, présentée comme « anticasseurs » ; cependant que des milliers de manifestants continuent de battre le pavé tous les samedis. Un vendredi, à quelques heures d'un nouvel acte de la contestation, le ministre de l'Intérieur commente, en vers, sur twitter une vidéo réalisée par ses services mettant en avant les violences commises par les participants aux manifestations du samedi. 

Concomitamment, flairant le bon coup médiatique, le président de la République tombe littéralement la veste. Face à des parterres triés sur le volet et composés de ces fameux intermédiaires (élus locaux, responsables associatifs, patrons de TPE et PME locales), le chef de l’État arrache la cravate, retrousse ses manches et mouille la chemise lors d’un tour de France du dialogue aux allures de monologue. Pour les adeptes de la politique et des idées d’Emmanuel Macron, il s’agit d’une prodigieuse performance à la fois physique et intellectuelle. D’autres, au contraire, s’interrogent sur cette confiscation de la parole publique en voyant le président français, à l’instar d’un Fidel Castro ou d’un Hugo Chavez, monopoliser l’antenne des chaînes de télévision des heures durant.
C’est l’heure de l’escalade verbale et des postures, à l’époque du « buzz » et de la punchline. Les esprits s’échauffent au sein même de l’hémicycle, donnant par trop souvent un bien triste spectacle.

Des opposants se déclarent « en résistance contre la dictature en marche » et dénoncent, pêle-mêle, l’usage de lanceurs de balles de défense et de grenades, les violences policières et la répression judiciaires qui frappent les Gilets jaunes ; s’insurgent contre les atteintes à la liberté de la presse et au droit de manifester. 

Le caractère inouïe, voire irrationnel de l’affaires Benalla leur donnent l’occasion de crier : « En Macronie, tous corrompus ». 

Pour sa part, le ministre de l’Intérieur accuse les casseurs, les black-blocks et les « factieux [...] qui veulent casser du policier ».  Tandis que le président de la République estime que le mouvement des Gilets jaunes est manipulé par des forces étrangères !

De Jupiter à dictateur, de démocratie à dictature, beaucoup n’hésitent pas à franchir le pas et lâchent des mots forts, terribles, sentencieux, définitifs.

Au vrai, le mouvement des Gilets jaunes nous renseigne sur l’état de la démocratie en France et du Contrat social républicain. La séquence historique ouverte par la contestation des Gilets jaunes, nous rend possible une évaluation au quotidien. In vivo. Toutefois, pour que cette évaluation soit objective, sincère et honnête, comme le suggère si justement Kamel Daoud, écrivain algérien, dans une chronique intitulée « Ce qu’est vraiment un dictateur » (Le Point du 19 janvier 2019), nous devons « redéfinir d’urgence » des mots usités avec abondance depuis quelques semaines en France et, qui engagent. 

Ils engagent au-delà de la France parce que cette évaluation se fait sous les yeux de la planète entière et que tout le monde y prend part. Paris n’est pas juste la capitale de la mode et la France le pays de la culture, la gastronomie et cité en guise d'exemple pour son art de vivre. Plus précisément, si elle est tout cela et bien plus encore, c’est parce que aux yeux du monde entier, la France est le pays – non de la démocratie – mais où, les siècles passants, des citoyens se battent pour leurs droits et n’hésitent pas, malgré les dangers et les menaces, à défier le pouvoir en place. Sur ce point au moins, tout le monde est d’accord : les « Gaulois réfractaires » savent se montrer à la hauteur de leur réputation.
Dictature, dictateur, répression, mépris de classe, démocratie, État de droit, séparation des pouvoir, droit de manifester, tous ces mots claques. Certains font peur, d’autres rassurent.

Kamel Daoud affirme que le président français n’est pas un dictateur ; car « un dictateur, c’est un homme qui prend le pouvoir à la vie à la mort. Qui tue la moitié de son peuple pour gouverner l’autre moitié agenouillée, qui a des prisons secrètes, une police secrète. Il est sanguinaire, fantasque, assassin. Il adore faire du pays une photo de lui-même, il aime la parade et le portrait géant », nous renseigne Kamel Daoud, qui a connu la dictature du FLN, alors parti unique, et la décennie noire en Algérie.
Bien qu’il n’ait pas tué la moitié des Marocains, cette définition, plutôt cette description, correspond au roi Hassan II (1962-1999),  Je suis né au Maroc, en 1973, en plein état d’urgence, décrété par Hassan II après qu’il a essuyé deux tentatives de coup d’État, en un an d’intervalle, et que des groupes armés tentaient d’allumer des foyers révolutionnaires. Comme tous les Marocains de ma génération, j’ai vécu et – surtout – beaucoup subi le long règne de Hassan II, que les historiens dans des euphémismes qu’ils usent pour qualifier une dictature, appellent « les années de plomb ».
À son décès, à l’été 1999, son fils, Mohammed VI, lui succède. La même année, Abdelaziz Bouteflika – déjà ministre des Affaires étrangères du premier gouvernement algérien, devient, au sortir de dix années de guerre civile, président de la République en Algérie. Vingt années se sont écoulées. Les deux pays ont beaucoup changé. Les deux chefs de l’État, un monarque et un président à vie, bouclent leur vingtième année de pouvoir et ont en commun d’avoir survécu au Printemps arabe qui balaya au début des années 2010 les régimes de Kadhafi, Ben Ali et Moubarak. 
Mohammed VI et Abdelaziz Bouteflika sont-ils des dictateurs ? Non, si nous retenons la description de Karim Daoud ! Pourtant les deux régimes ne peuvent pas être raisonnablement qualifiés de démocratiques. Le Maroc, cela est également valable pour l'Algérie, vingt ans après la mort de Hassan II et plus de soixante ans d’indépendance, n’en finit pas avec cette mythique transition démocratique. Après vingt ans de règne, Mohammed VI est à la tête d’une monarchie qui demeure absolue et autoritaire. En 2019, sous son règne, des citoyens continuent d’être arrêtés, frappés, torturés et emprisonnés pour outrages au monarque et aux bonnes mœurs. Des journalistes, des artistes, des syndicalistes et de simples citoyens sont poursuivis en justice chaque fois qu’ils abordent les sujets tabous : le roi, la religion, l’administration des affaires de la Nation et le Sahara occidental. Les militants des mouvements du 24 février et du Hirak sont les témoins de la répression policière et judiciaire aveugle et féroce qui s’abat sur les citoyens marocains engagés dans la construction d’un Maroc égalitaire.



Au Maroc, toute voix discordante, originale est à la merci d’une décision administrative arbitraire ou d'une justice aux ordres d’un pouvoir autocratique.
En outre, au nom de la sacralité de la personne du roi, nul n’est autorisé à commenter ou à critiquer les décisions royales, sous peines d’emprisonnement. Donc le roi décide de rappeler l’ambassadeur du Maroc en Arabie saoudite, de se fâcher avec les Saoud, de se rapprocher des Qataris, de reconnaître Juan Guaido président du Venezuela, sans explications aux Marocains. La personne du roi est sacrée, donc toutes ses décisions sont frappées du sceau de la pertinence et de l’intelligence.
En Algérie, le système politique tourne à la mascarade : un président, un vieille homme à l’état de santé bien précaire, qui ne s’est pas adressé à ces concitoyens pendant toute la durée de son dernier mandat se maintient au pouvoir et vient de confirmer, pousser ou non, sa candidature à une énième élection. Il pense pouvoir passer vingt cinq ans au pouvoir. Un quart de siècle. L' Afrique plus que jamais républiques des présidents uniques.
Au sud de la Méditerranée, les enlèvements, les disparitions voire les liquidations n’ont pas disparus. Toutefois, en 2019, pour mettre aux pas leurs peuples, les dictateurs et leurs administrations usent de moyens moins visibles, plus subtiles. Les réseaux sociaux, les nouvelles technologies ont changé la donne et certains autocrates – dont Mohammed VI et Aziz Bouteflika, leur gestion du Printemps arabe le confirme – ont su s’adapter.  Les régimes autoritaires pour survivre, se régénérer et ainsi demeurer au pouvoir disposent de cette faculté d'adaptation permanente. 
Au Maroc, le roi et l’appareil d’État ne cherchent plus à éteindre toute forme de contestation sociale et politique – à l’heure des réseaux sociaux, ce n’est plus possible – en revanche, ils tentent systématiquement d’éliminer, faire taire ou à défaut de discréditer et calomnier toute voix d’opposition.

Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, quelques-uns se sont appuyés sur certains de mes écrits concernant le régime de Mohammed VI pour justement dire « Regardez ce qu’est une dictature. En France, nous sommes en démocratie ».
Démocratie ? Quelle démocratie ? Celle de la force du nombre où celle qui n’est qu’un chemin, souvent accidenté, vers un idéal sans cesse renouvelé. Celle qui n’est jamais figée car elle sait que c’est de l’immobilisme que surgissent tous les « -ismes » qui la menacent, dont l’autoritarisme.
À mon tour de lâcher le mot : l’autoritarisme

En France, manifester est un droit. Nous pouvons descendre dans la rue pour crier notre colère face à une injustice. Toutefois, pour cela, nous devons formuler une déclaration préalable auprès de la Préfecture la plus proche de notre domicile, au moins trois jours ouvrés avant la date prévue de l’évènement.
«_ Attention, je suis en colère ! Je vous préviens je vais aller le hurler dans la rue !
Nos colères doivent-être programmées, ordonnées et répondre au cadre décrété par la loi.
_ Il faut respecter le tracé déclaré, seul autorisé. Et quand la police le décidera, vous êtes priés de rentrer chez vous. Sinon, gare à vous. »
Tel qu’il est conçu en France, le droit de manifester s’oppose ontologiquement à la liberté de regroupement spontané – donc non-déclaré – d’individus portant les mêmes revendications ou indignations.

D’aucuns insistent, à juste titre, sur le caractère hétéroclite du mouvement des Gilets jaunes. Pour ma part, sur le terrain, je constate que beaucoup des manifestants prennent part à leur première contestation. Ainsi en très peu de temps, ils ont découvert les procédures et les modalités d’organisation de rassemblements sur la place publique et fait connaissance – pour certains à leurs corps défendant – et la France dans son ensemble, avec les violences policières tant dénoncées par les habitants des quartiers populaires et par trop souvent minorées jusqu’à lors. Chaque samedi, ils font face aux charges des forces de l’ordre pour disperser les manifestations, aux gaz lacrymogènes, aux tirs de lanceurs de balle de défense, aux agissements guère républicains des membres de la BAC, aux coups gratuits et aux gardes-à-vue arbitraires.

Bien sûr que la faim à la fin du mois fédère ; mais en tête de cortège l’unité vient aussi de ces moments intenses partagés de peur, de montées répétées d’adrénaline, de prises de conscience communes et simultanées d’être un danger pour les autorités. C’est déjà une première victoire. C’est cette solidarité d’esprit et de corps qui garantit d’aller au combat avec passion mais sans haine si ce n’est celui du mépris, de l’exploitation des hommes, de leur vulnérabilité et leur crédulité.

  
La tête de cortège est festive toujours, véhémente à souhait, belliqueuse jamais. Elle est constituée de révolutionnaires toujours joyeux, jamais amers. Nous ne sommes pas des casseurs, mais des bâtisseurs d’un demain meilleur. Nous n’attaquons que les symboles de la toute puissante finance : les banques et les assurances. Toutefois, nous ne cherchons pas la confrontation avec les forces de l’ordre, tant qu’elles ne cherchent pas à nous empêcher de manifester. En revanche, nous refusons de déclarer nos défilés, conscients que les « manif pépères » sont d’une autre époque. Pour réussir à construire un monde meilleur seuls la grève générale, les blocages et les manifestations sauvages nous permettrons d’y arriver.

Rendez-vous les samedis 9 et 16 mars pour les prémices d’un demain meilleur. 

© Youssef Jebri, mars 2019.

Le manuscrit d'Hicham, destinées marocaines lu sur France 2